Happiness Chemistry

« Les tragédies sont bien sûr inévitables ; pourtant, la science du bonheur affirme avec insistance que souffrance et bonheur sont affaire de choix personnels. Ceux qui ne font pas de l’adversité une occasion et un moyen de renforcer leur moi sont ainsi suspectés de désirer et de mériter leur infortune, et ce, quelles que soient les circonstances. »

Happycratie

Edgar Cabanas, Eva Ilouz

Le soleil se couche sur l’Atlantique. Quelque part, un couple immortalise cet instant. Soigneusement encapsulés dans leurs téléphones, le ciel rougeoyant et l’océan teinté d’or témoignent du moment exceptionnel qui s’offre à eux. Et alors qu’elle va rejoindre le flux de milliers d’autres sur la toile, cette photographie de coucher de soleil, pourtant issue d’un désir d’individualité, devient presque un fait social.

Dans l’installation vidéo Happiness Chemistry de Flora Aussant, c’est précisément un soleil couchant que l’on retrouve en toile de fond, comme un clin d'œil aux Sunset Portraits from Flickr de Penelope Umbrico. Deux personnages marchent, guidés par une voix aux intonations douces et relaxantes, propre au développement personnel.

Dream, achievement : all of that can become true. Now...breath, relax, be focus on yourself You can go so much further than you think.

Le couple marche de plus en plus vite. D’ailleurs, il ne s’agit pas d'un couple, ils sont en compétition. Rien n’arrêtera leur course effrénée vers le bonheur et la réussite. Les premières gouttes de transpiration perlent et s'accumulent sur leurs visages tendus par l’effort.

Cette transpiration et la fluidité qui émane des corps nous renvoient aux travaux de Zygmunt Bauman, et sa métaphore d’une société liquide. Liquide, comme le temps qui nous file entre les doigts, ou à l’image de l’expérience sociale et des liens humains, qui perdent toute pérennité, quand autonomie et responsabilité individuelle sont sacralisées.

Avec Happiness Chemistry, Flora Aussant interroge la notion de performance appliquée à l’intime, et questionne l’injonction au bonheur omniprésente dans nos sociétés. À l’image des Sunset Portraits, le diktat de la réalisation de soi s’inscrit dans un cadre conformiste et aliénant, qui dépasse le comportement individuel.

Désormais, ça n’est plus seulement au monde du travail qu’est réservée cette course à la performance, mais aussi à notre sphère privée. En pointant ce décloisonnement entre l’espace du travail et des loisirs, l’artiste questionne le penchant capitaliste et néo-libéral dans lequel s’inscrit l’idéologie du bien-être.

Prenant le contre-pied de ce rythme effréné, la partie photographique de Happiness Chemistry tente de marquer une pause. Symboles ou caricatures, les personnages représentés sont ceux qui subissent la société 24/7.

Certaines des images issues de l’installation vidéo ont été transférées sur du plâtre, matière poreuse et changeante, vouée à se dégrader avec le temps, à l’inverse de la courbe exponentielle de la croissance. D’autres apparaissent sur de la bâche, évoquant un univers publicitaire marqué par une esthétique quasi pharmaceutique. Car l’écriture visuelle de Happiness Chemistry joue avec les codes de la photographie de mode et de l’image publicitaire. Flora Aussant nous offre ainsi une réflexion sur sa propre pratique, où les images fonctionnent en vases communicants, absorbées et recrachées par les différentes industries.

Soizic Pineau